L’imaginaire lesbien de la pieuvre, un fantasme masculin (extrait Miroir Miroir 4)



Aujourd'hui la revue LGBTQI "Miroir / Miroirs" propose le numéro 4 intitulé « PLUS GOUINE LA VIE ? Où sont les lesbiennes ? » sur les politiques des représentations lesbiennes : au cinéma, à la télé, en littérature, dans l’histoire, dans nos têtes….Dirigé par Natacha Chetcuti et Nelly Quemener.
Ce texte est signé Anne Larue.


La passion du tabou lesbien chez les intellectuels masculins à la fin du XIXe siècle n’est plus à démontrer. Sous couvert de vertu morale et de grandeur des nations, les frontons des monuments s’ornent de statues allégoriques représentant la Science et la Philosophie tendrement alliées pour l’édification des peuples. Certes, au tournant de ce siècle, de « vraies » lesbiennes commencent à investir Paris. Ce sont de très riches Américaines comme la pictoresse Romaine Brooks, l’écrivaine d’aphorismes Natalie Barney, l’écrivaine et mécène Gertrude Stein ou sa compagne Alice Toklas qui a révolutionné le genre du livre de cuisine. La poète Renée Vivien est anglaise ; quant à notre Colette nationale, sa beauté sidère sur la scène du cabaret comme dans les jardins clos de ses amies et de leurs invité.e.s.

Le fantasme masculin de « la » lesbienne est marqué par la récurrence du motif de la pieuvre. Un des plus grands fantasmeurs de l’époque est l’ébéniste François-Rupert Carabin. Sous des dehors de bourgeois bien intégré, installé en sa bonne ville de Strasbourg où il est estimé de ses concitoyens, il réalise des meubles en bois Art Nouveau en associant à l’utilitaire des figures féminines nues dans des positions contraintes. Un coffre en noyer sculpté, datant de 1919, porte l’inscription : « Regard chaste, laisse-moi clos ». Il s’orne d’une gigantesque pieuvre très décorative. Brave-t-on l’interdiction ? Le coffre abrite un couple sculpté de lesbiennes nues, faisant l’amour (fig. 1 ci dessous).

Carabin fait de l’ornement un vice, si l’on en croit Roland Recht qui décrit en ces termes « les meubles le long desquels se lovent ou rampent les femmes tentaculaires ». Le mot ne vient pas par hasard… Voici, dans l’esprit « intime » des statuettes de petit format où Camille Claudel choisit aussi de s’illustrer après avoir plaqué Rodin, un encrier de Carabin datant de 1900-1901 : une sirène en bronze, aux seins nus, assise sur sa queue repliée, porte son regard vers son sexe où s’étale une pieuvre amovible, couvercle du réservoir d’encre. L’association entre pieuvre et encre n’est pas nouvelle, la seiche (et non le poulpe) étant réputé jeter son encre à la figure des fâcheux ; en revanche, le fantasme de la femme associée à une pieuvre est typique de l’époque. André Breton possédait dans son bureau un encrier de style Art nouveau, réalisé par un artiste anonyme, associant les motifs décoratifs d’une pieuvre et d’une sirène ; Carabin avait lui-même réalisé, en 1894-1895, un encrier en grès émaillé représentant une femme assise en tailleur sur une pieuvre, et ouvrant au niveau de son sexe la béance du petit pot pour l’encre.
Tout cela s’origine dans une certaine estampe que les hommes de l’époque découvrent avec un ravissement mêlé d’horreur. Ce qui suit est très connu : on en trouve d’amples mentions sur Internet. Les frères Goncourt et leur ami Huysmans faisaient circuler sous le manteau une illustration de Hokusai qui ouvrait un de ses recueils de manga, Les Jeunes Pins. « Manga » veut simplement dire, à l’époque, carnet de dessin. L’œuvre représente une femme renversée en arrière sur des rochers, jouissant entre les tentacules déployés d’une pieuvre géante ; une seconde pieuvre plus petite, accolée à son cou, lui baise la bouche et lui titille le sein. L’image est coupée en deux par l’ancienne pliure du carnet : elle s’étalait sur une double page.
Vers 1810, dans son pays, l’artiste japonais Hokusai, à plus de cinquante ans, était devenu célèbre grâce à la publication des dix premiers volumes de ses mangas. Il dessinait au pinceau sur du papier fin relié en petits carnets. Les Jeunes pins est publié en 1814. L’image érotique qui l’ouvre a circulé séparément dans les milieux des hommes intellectuels de France passionnés par le Japon, ses geishas, son érotisme trouble.

Contrairement à d’autres illustrateurs de l’époque, Hokusai était peu porté sur les sujets érotiques. On aimait alors représenter le « monde flottant » des prostituées et des clients, la population interlope du Yoshiwara, le quartier des plaisirs et de ses « maisons de thé » secrètes et confinées. Mais Hokusai préfère le grand air. Il dessine des animaux, des plantes, des montagnes, des paysages et des humains : des bateleurs, des prodiges de foire, des mendiants, des baigneurs au bord de mer. La scène de la femme et des pieuvres est aussi une scène de bord de mer ! On raconte volontiers qu’Hokusai avait été découvert en France parce qu’un fascicule des mangas aurait servi à caler des porcelaines lors de leur expédition. Cette légende est rapportée en 1905 dans le magazine Art et Décoration. En réalité, Hokusai jouissait d’un très haut rang parmi les illustrateurs de son temps.
Mais venons-en à ces hommes passionnés par « le Japon », c’est-à-dire par l’érotisme. Voici en quels termes Huysmans décrit, dans Certains, au chapitre sur Félicien Rops, sa rencontre avec la femme aux pieuvres :
« La plus belle estampe que je connaisse, dans ce genre, est effroyable. C’est une Japonaise couverte par une pieuvre ; de ses tentacules, l’horrible bête pompe la pointe des seins, et fouille la bouche, tandis que la tête même boit les parties basses. L’expression presque surhumaine d’angoisse et de douleur qui convulse cette longue figure de pierrot au nez busqué et la joie hystérique qui filtre en même temps de ce front, de ces yeux fermés de morte, sont admirables »  !
Nul doute que Huysmans, qui a observé la gravure avec une telle attention (mais encore n’a-t-il pas remarqué qu’il y avait en réalité deux pieuvres ?), aurait adoré le hentai animé japonais d’aujourd’hui, où des tendrons de sexe irrésistiblement féminin sont livrés à des « monstres » aux tentacules aussi nombreux que fouisseurs. Le « japonisme » de la fin du siècle n’est donc pas seulement ce qu’on nous fait croire qu’il est, un simple mouvement esthétique. Il suppose une composante érotique qui réactive le fantasme baudelairien des lesbiennes. Cette pieuvre doucereuse, insidieuse, glissée dans les replis les plus intimes de la femme et « pompant » la pointe de ses seins, pour reprendre l’expression de Huysmans, correspond étroitement à l’idée que les hommes du temps se font des relations lesbiennes. Significativement, c’est un cunnilingus lesbien qui se cache dans le coffre de Carabin, sous le sceau de la pieuvre ; c’est encore cette position sexuelle spécifique qu’immortalise un célèbre autant qu’anonyme petit groupe en bronze du XIXe siècle ; la légende internautique veut qu’il ait appartenu au page de la Reine Victoria – ce qui reste à vérifier.
On trouve aussi facilement à ce sujet le témoignage d’Edmont de Goncourt, un autre raffiné japonisant de l’époque qui écrit dans le chapitre 28 de son Outamaro :
« Ainsi sur des rochers verdis par des herbes marines, un corps nu de femme, un corps nu de femme évanoui dans le plaisir, sicut cadaver, à tel point qu'on ne sait si c'est une noyée ou une vivante, et dont une immense pieuvre, avec ses effrayantes prunelles en forme de noirs quartiers de lune, aspire le bas du corps, tandis qu'une petite pieuvre lui mange goulûment la bouche » .
Nos beaux messieurs emploient le mot relativement nouveau de « pieuvre », emprunté à l’anglo-normand par Victor Hugo en 1866 à l’occasion de son roman Les travailleurs de la mer. Le mot désigne désormais, au féminin, l’animal que l’on nommait naguère poulpe, au masculin. Il en résulte, et on n’en attendait pas moins du XIXe siècle français, une charge sexiste accrue à l’encontre de la timide bestiole marine. Dans Les travailleurs de la mer, la noble et courageuse (et masculine) figure de Gilliatt, le marin, s’oppose à celle de son ennemie la pieuvre, ce monstre abominable des abysses. Le veule animal se cache dans un « trou de ténèbres » : plongeant la main dans « une fissure horizontale », Gilliatt est happé par quelque chose de vivant et de gluant. Il éprouve une « horreur indescriptible » .

Hugo serait-il un vil copieur ? En 1861 Jules Michelet, dans La mer, évoquait déjà le terrible « suceur », une espèce de poulpe abominable. La bête, « de plus en plus gonflée et de la plus en plus affamée », ne sait que « sucer ». Il évoque ensuite « l’épouvantable kraken, le monstre des monstres » : cet animal et ses pareils « auraient sucé le globe » ! Ces bêtes ont disparu ; il ne reste aujourd’hui que le poulpe méprisable. Michelet l’injurie en ces termes : « tu n’es qu’une poche – puis, retourné, une peau flasque et molle » .

La « pieuvre » est donc un suceur mou, féminin, redoutable, qui suscite l’horreur, la peur ou le dégoût. À se demander ce qui, précisément, dégoûte tant les peu féministes auteurs du canon mâle-blanc-mort de la « littérature française ». Est-ce « la femme » en général ou plus précisément « la » lesbienne, gratifiée déjà par Baudelaire de monstre vide ? La femme damnée, toute de fentes et de cavernes inquiétantes comme la future pieuvre de Gilliatt ? « Brûlant comme un volcan, profond comme le vide ! / Rien ne  rassasiera ce monstre gémissant »… « Jamais un rayon frais n’éclaira vos cavernes/ Par les fentes des murs des miasmes fiévreux / Filtrent en s’enflammant »… Certes, le « rayon frais » nous amuse aujourd’hui, et voici la pieuvre bien découpée en tronçons placés sous… vide ! Mais si on se replace dans l’esprit du temps, on a bien de quoi rester bouche bée devant une telle avalanche de sexisme « décomplexé », qui associe monstruosité, fente, caverne, vide…

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« PLUS GOUINE LA VIE ? (Miroir / Miroirs Nº4) : où sont les lesbiennes au cinéma, à la télé, en littérature, dans l’histoire, dans nos têtes…
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