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Jérémy Patinier, l'éditeur "Des ailes sur un tracteur" sur Yagg « faire vivre la culture LGBT et montrer toute sa diversité »



Yagg dresse le portrait de Jérémy Patinier. Journaliste, éditeur, auteur de livres ou de pièces, le Dunkerquois d'origine a plus d'une corde à son arc(-en-ciel).



Jérémy Patinier, l'éditeur "Des ailes sur un tracteur" sur Yagg « faire vivre la culture LGBT et montrer toute sa diversité »
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Ne dites pas à Jérémy Patinier qu’il multiplie les projets. « Je ne multiplie pas. J’additionne », vous rétorque-il tout de go. Journaliste, éditeur, auteur de livres ou de pièces, cet électron libre de la communauté a en tout cas plus d’une corde à son arc. Avec sa caquette d’éditeur, il va bientôt sortir deux livres adaptés de blogs Yagg, Tant et si peu (tiré du blog C’était il y a 30 ans… Les années Gai Pied) et Les Esquisses galantes (tiré du blog du même nom). L’occasion de se pencher avec lui sur son parcours, marqué par une constante: faire vivre la culture LGBT, l’historique ou l’actuelle, et montrer toute sa diversité.
Jérémy Patinier fait partie de cette génération de gays pour qui le coming-out a presque été un non-sujet. « Quand ma mère m’a vu descendre avec mon premier copain, et qu’elle m’a vu les cheveux tout ébouriffés, elle a compris. J’ai une sœur presque militante. Quand ma mère voit quelque chose d’homophobe, elle m’appelle immédiatement en me disant quelque chose comme: « tu as vu ce qu’elle a dit celle-là? ».
Ayant grandi à Dunkerque, Jérémy se forme au journaliste en Lettres modernes à Lille. Il en profite pour militer à l’association LGBT Les Flamands Roses, puis écrit et monte plusieurs textes: Les Gens moches ne font pas exprès, Parano ou Mon corps avec un e à la fin. « Personne n’a compris le titre de celle-ci, se souvient-il. il n’y avait que des comédiennes. Je n’ai pas beaucoup évolué finalement. Je fais lire des textes sur et lu par des lesbiennes. Je suis très constant dans mes multiples projets et folies ».

« DOCTEUR LOVE »
Ses premières piges, il les écrit pour Têtu, en tant que correspondant de Lille et ses environs. Il débarque à Paris en 2004, pour son premier vrai job, « Femmesplus, destiné aux femmes de 35 ans et plus, explique-t-il. Je faisais le Docteur Love, je répondais au courrier des lectrices » et glisse, pince-sans-rire: « Je faisais appel à un médecin pour les aspects plus scientifiques, je n’étais pas encore spécialiste de la ménopause. »
Après avoir joué les « Docteur Love », il lance le site LGBT Veryfriendly avec une amie. « Je voulais rester actif, je ne trouvais pas de boulot. On a lancé un site participatif LGBT. Le but était de parler au plus grand nombre, famille, entourage, etc. »
Son projet suivant va être d’une plus grande ampleur. En 2011, il crée la maison d’édition LGBT Des ailes sur un tracteur. Ce nom plutôt iconoclaste lui a été inspiré par une citation de l’écrivain/journaliste gay Jean-Louis Bory: « Le jour où je verrai une pub pour le Crédit Agricole avec deux cultivateurs qui se roulent une pelle sur un tracteur, je pense que les choses auront évolué ! ».
Pour se différencier des autres éditeurs LGBT, il prend le parti de ne pas publier de littérature. Le concept définitif prend forme petit à petit. « Après avoir publié mes deux premiers livres, L’Encyclopédé et Le Lesbictionnaire, j’ai reçu un jour Ma cuisine homosexuelle par mail. J’ai trouvé mes deux piliers, l’humour et du plus sérieux. », se souvient-il.
Pour ses livres comme pour le reste, il garde le souci d’être accessible tout en restant pointu:

« J’essaie de faire des choses érudites mais après de les ouvrir le plus possible. Je veux que ma mère puisse comprendre ce que je fais. »

Si Des ailes sur un tracteur ne lui permet pas de vivre, il essaie au moins de ne pas perdre d’argent, avec un modèle économique basé sur la souscription et le soutien des lecteurs. En parallèle, il garde son activité de journaliste à Gayvox.
Le livre dont il est le plus fier, c’est la Transyclopédie. « C’était la première fois que toutes les associations trans se retrouvaient autour d’un même projet et il va être traduit en espagnol et peut-être en anglais. » Celui qui a le mieux marché c’est Le projet 17 mai [un recueil de dessins contre les LGBT-phobies], vendu à plus de 1500 exemplaires, avec des bénéfices pour SOS Homophobie (plus de 8000 euros).
Dernier bébé en date, Miroir / Miroirs, la revue des corps contemporains : « C’est une revue de réflexion sur les communautés. On a du mal à la faire connaître. On a souvent moins de feedback sur un livre que sur un article. »
Voilà pour la journée. La nuit on peut parfois le croiser dans des soirées à Paris en drag, sous le pseudo de Môôsieur Jérémy. « J’ai monté un spectacle qui s’appelle Paillettes. Ce sont des textes queer lus par des drags. Je voulais donner du contenu aux drags. » Créatures des années 90, les drag-queens reviennent depuis quelques années à la mode, portées notamment par l’émission américain Ru Paul’s Drag Race. Jérémy Patinier y voit aussi le signe que « le genre devient plus fluide ».

UNE ROSE POUR TAUBIRA
S’il n’est pas membre d’une association LGBT militante depuis son passage aux Flamands roses, les débats autour du mariage pour tous l’ont profondément marqué.

« J’ai vécu cette période de façon violente comme tout le monde. A la fois à cause de ce qu’on prenait dans la gueule et du manque de réaction en face. Il aurait fallu occuper le terrain. Quand je m’en suis aperçu, il était trop tard. Mon regret c’est de ne pas avoir intégré Oui Oui Oui. On a été tellement surpris par la violence des claques, on n’a pas su bien réagir. Nous n’avons pas les mêmes réseaux, les mêmes finances. J’aurais pu m’engager encore plus. »

Pour autant, il n’est pas resté les bras croisés. Sa souscription pour offrir un bouquet de fleurs géant à Christiane Taubira a rencontré un succès phénoménal. Sur la plateforme Ulule, il s’agit même d’un des « projets record « . Il demandait 500 euros, il en a récolté 12 302, soit… 2460 % de la somme initiale. La ministre s’était déclarée « très émue » par l’initiative et avait souhaité qu’on lui offre une seule rose et que la somme soit versée au Refuge (voir notre reportage: Une rose symbolique pour Christiane Taubira). « J’ai juste eu une idée folle (auxquelles il faut toujours donner vie !) et on m’a suivi…, se remémore-t-il. Je suis surtout fier que l’argent ait été utile [l’argent a finalement été versé pour moitié au Refuge et pour moitié à Sos Homophobie], pas gâché même si le symbole de recouvrir l’assemblée de roses aurait été joli. Il l’est encore plus dans nos têtes, en sachant qui a profité de ces dons ».

CONTRE LA « NORMALISATION »
Cela ne l’empêche de critiquer la « normalisation » liée au mariage pour tous. L’égalité oui, mais pas au prix de la perte de notre identité.

« Le mariage a parachevé le lissage: on est comme les autres. Je n’ai jamais compris l’intérêt d’être comme les autres. D’être comme soi-même c’est plus intéressant. Dans le livre La France sur son 31, des gens expliquaient qu’ils voulaient le même mariage que les autres en gros que les hétérosexuels. D’accord. Mais pourquoi ne pas faire leur propre version du mariage? C’est pareil pour les hétéros qui recopient les autres mariages hétéros, de leurs parents de leurs amis, sans se poser la question: qu’est-ce que j’aime, qu’est-ce qu’il me faut? »

Il défend en tout cas une vision non-cloisonnante de la culture LGBT:

« Je prépare un livre en décembre où il y a un chapitre intitulé « Ce que les LGBT ont apporté aux hétéros ». On leur a beaucoup apporté. Le mariage « pour tous » profite vraiment à tous. »

Et comme avec Jérémy, tout se termine par l’écriture, il prépare actuellement sa première comédie musicale, dont le point de départ sera Stonewall. Le texte est prêt, il reste à composer les chansons. Ne soyez pas surpris si vous y voyez une scène où deux cultivateurs se roulent une pelle sur un tracteur.

Jérémy Patinier en 5 dates
1983 Naissance
2001 Président des Flamands roses
2004 Arrivée à Paris
2008 Veryfriendly
2011 Des ailes sur un tracteur

Photo Xavier Héraud


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