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Interview : Didier Lestrade revient sur 30 ans d'épidémie dans "SIDA 2.0" avec le médecin Gilles Pialoux



Le sida a eu 30 ans en 2011. Mais le sida a changé. L'épidémie a changé. En 30 ans, le sida a su provoquer une révolution médicale sans précédent dans les relations entre la recherche et les malades, entre les médecins et les patients, entre les médias et le bénévolat associatif. À travers leurs témoignages croisés, le militant gay (ex act-up et ex Têtu) Didier Lestrade inter-agit avec le médecin Gilles Pialoux, chef du service des maladies infectieuses à l'hôpital Tenon, et spécialiste du SIDA, dans le livre "SIDA 2.0" (Fleuve noir). Ils questionnent notre responsabilité, individuelle et étatique, et nous invitent à nous servir au mieux des nouveaux outils mis à notre disposition pour enrayer la maladie. Ils parlent aussi d'eux, de leur sexualité, leur rapport à la mort, au courage, de Barbara, du journal Libération où ils ont travaillé tous deux, des rivalités scientifiques au moment de la découverte du virus ou de la férocité au sein de la communauté gay autour du bareback... Pour Very-friendly, Didier Lestrade nous explique l'objectif du livre, son point de vue sur la maladie aujourd'hui, ses enjeux et ses perspectives.



Interview : Didier Lestrade revient sur 30 ans d'épidémie dans "SIDA 2.0" avec le médecin Gilles Pialoux
1- Quel est l'objectif de ce livre ?
1) Ce livre à été pensé pour répondre au trentième anniversaire du début de l'épidémie du sida et il devait sortir pour la journée mondiale du sida le 1er décembre dernier mais il était trop long et il a été légèrement retardé car il fallait le réduire d'une manière importante car nous avons trop écrit. Son but est de raconter l'histoire de cette maladie qui a énormément affecté l'époque moderne et qui continue à détruire de nombreuses vies à travers le monde. Bien sûr, nous ne prétendons pas raconter l'intégralité de la maladie car notre vision est personnelle et Gilles Pialoux et moi-même ne sommes pas des historiens. Mais c'est le seul livre publié au monde cette année sur le trentième anniversaire de l'épidémie et je crois qu'il raconte assez bien ce qu'à été le sida dans notre pays.

2- Qui a choisi de mettre en face à face un militant et un médecin. qu'est ce que cela apporte ?
2) Gilles Pialoux m'a proposé d'écrire ce livre à la fin de la rédaction du rapport qu'il a mené avec France Lert sur la prévention du sida. Au début, j'ai cru qu'il blaguait et ensuite j'ai compris que c'était un projet sérieux et il m'est apparu que le fait de réaliser un livre à quatre mains était un exercice excitant car nous sommes assez complémentaires et j'aurais été incapable, par exemple, de raconter ce qu'il a écrit, du point de vue du médecin et chercheur. Tant à moi, je peux raconter une partie de l'incroyable engagement militant qui a été exemplaire en France, avec toutes les associations, les médias et les personnes concernées qui ont fait de ce combat une réussite. C'est finalement assez rare de voir des livres qui abordent une épidémie à la fois à partir de l'angle du médecin et celui du malade.

3- Avez vous parfois été en désaccord sur certains sujets ? Parfois on change de sujet entre vos deux prises de paroles. Fallait-il lisser les divergences ?
3) Oui, il y a des sujets sur lesquels nous n'avons pas la même analyse. Par exemple, Pialoux s'est engagé dans la recherche du vaccin alors que moi, je n'y ai jamais vraiment cru car on voit bien que cet axe de recherche piétine. Nous avons des divergences aussi sur l'association Aides que Gilles respecte profondément. Tandis que moi, j'ai un regard beaucoup plus critique sur cette association, certes majeure, mais qui m'a souvent déçue au niveau de son organisation et de ses messages. Je viens d'Act Up, donc j'ai un point de vue plus radical. Néanmoins, c'était important de laisser ces divergences apparaître car autrement le livre n'aurait pas été juste ni équilibré.

Interview : Didier Lestrade revient sur 30 ans d'épidémie dans "SIDA 2.0" avec le médecin Gilles Pialoux
4-On parle aujourd'hui de changement de paradigme dans l'épidémie. Qu'est ce que cela veut dire clairement. Quelle est pour vous le changement le plus important dans l'épidémie.
4) Oui, il y a un changement de paradigme, ce qui arrive quand une avancée scientifique modifie la manière de traiter et de voir un phénomène, en l'occurrence une épidémie. C'est ce qui s'est passé en 1996 avec l'arrivée des antiprotéases et les multithérapies qui ont permis de sauver de nombreuses vies. Et c'est ce qui se passe actuellement avec ce qu'on appelle le Traitement en tant que Prèvention (TasP) qui permet d'entrevoir une réduction de l'épidémie à partir du moment où les personnes serositives sont suivies tôt, prennent régulièrement un traitement efficace et, de fait, sont moins contaminantes. Nous disposons enfin d'outils pour réduire cette épidémie, même dans les pays pauvres, mais il faut se battre pour que les millions de personnes qui ont besoin de ces traitements à travers le monde puissent y avoir accès.

4-Comment expliquez vous que l'épidémie soit toujours en augmentation forte les gays ?
5) Actuellement, la prévention chez les gays dans les pays riches est un échec. Les gays ne veulent plus assumer la place centrale qu'ils ont eu dans cette maladie depuis le début. Au lieu de revendiquer leur action unique dans la découverte des nouvelles thérapies, grâce à leur engagement communautaire, ils préfèrent se désintéresser du sida comme s'ils "avaient assez donné". C'est une erreur politique très importante car la societé voit bien que l'épidémie régresse partout, sauf chez les hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes. Et cela va avoir un impact, forcément, dans nos revendications sociétales comme le mariage gay ou l'homoparentalité et la lutte contre l'homophobie. On ne peut tout simplement pas se désintéresser du sida quand le VIH nous concerne tous, à chaque fois que nous avons une relation sexuelle.


6- Quels sont les leviers pour réduire l'incidence dans ces groupes, les pistes de réflexion ?
6) Pour réduire l'incidence du VIH chez les gays, il faut se faire dépister tous les 6 mois et être attentif aux IST et au risque de contamination par les hépatites. Il faut en parler à ses partenaires. Il faut continuer à lire et se tenir au courant de l'actualité médicale. Il faut arrêter de considérer le sida comme un sujet "dépassé". Or la perte de la connaissance sur le sujet du sida est manifeste chez les gays, surtout chez les jeunes qui sont souvent largués sur la maladie. Il faut se reprendre car c'est pas fun de prendre un traitement tous les jours pendant le reste de sa vie, je peux en témoigner.

7-Croyez vous à l'émergence d'un vaccin dans les prochaines années ?
7) Le vaccin contre sida, personnellement, je n'y crois plus et il faut accepter que certaines maladies infectieuses ne disposent pas de vaccin, surtout quand le traitement préventif peut faire office de vaccin, c'est ce que tente de répondre l'essai français Ipergay, qu'il faut soutenir. Les pistes de réflexion sont connues pour réduire le sida : concentrer l'effort sur les populations les plus touchées, les gays, les bis et les trans, les migrants et les départements d'outre mer comme les Antilles et la Guyane, qui sont encore les oubliés de la lutte contre le sida.

Le milieu médical est entièrement tourné vers le développement de nouvelles molécules plus efficaces et plus faciles à prendre. Le milieu associatif est toujours divisé dans des querelles idiotes qui retardent l'avancée des nouvelles idées comme le dépistage rapide qui est notoirement en retard en France par rapport aux pays voisins. Je pense que le militantisme sida et LGBT a besoin d'un sérieux renouveau, les associations sont lentes à réagir et utilisent finalement peu les nouveaux réseaux sociaux, ce qui est vraiment décevant. Nous sommes à un moment très excitant de la lutte contre le sida et tout le monde fait comme si on était encore en 2005. Le Sidaction, par exemple, est l'exemple type de l'association qui a vieilli trop vite, comme ses dirigeants.

QUI EST QUI ?

Interview : Didier Lestrade revient sur 30 ans d'épidémie dans "SIDA 2.0" avec le médecin Gilles Pialoux
Didier Lestrade, 54 ans, est gay, séropositif depuis 25 ans. Journaliste autodidacte, il crée sa propre revue Magazine en 1980, puis rejoint l'équipe du Gai Pied en 1985 et Libération en 1987, avant de co-fonder Act Up-Paris en 1989 et le magazine Têtu en 1995. Il co-dirige depuis 2008 le site minorités.org. Engagé dans l'activisme thérapeutique, il devient leader dans le combat contre la reprise des contaminations par VIH des homosexuels dans les pays occidentaux.

Gilles Pialoux est chercheur-clinicien, chef du service des maladies infectieuses et tropicales de l'hôpital Tenon (Paris) et vice-président de la Société Française de Lutte contre le Sida (SFLS). Il a été co-rédacteur du rapport Montagnier (1993) et plus récemment du rapport sur « la réduction des risques dans les groupes à haut risque vis-à-vis du VIH et des IST » (2009-2010) remis au gouvernement. Il a été journaliste médical dans les années 1980, notamment pour Libération, il est aujourd'hui rédacteur en chef de www.vih.org.




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